L’important n’est pas le roman, c’est le romancier

— Monsieur Beorn, le monde entier s’accorde à dire que votre dernier roman est absolument génial. Quel est votre secret ?
— Tu crois quand même pas que je vais le dire à tout le monde, eh, macaque !
— Euh, mais n’avez-vous pas un ou deux conseils à donner aux débutants qui vous adulent ?
— Un ou deux conseils ? Moui. Je ferai peut-être un blog un de ces jours.
— Ce roman, c’est l’aboutissement de votre carrière, c’est votre grand-œuvre, n’est-ce pas ?
— L’aboutissement de ma carrière, c’est quand je serai mort. Ce roman, c’est juste le dernier avant le suivant. L’important, c’est pas le roman : c’est moi.
— Je vous demande pardon ?
— Quand tu as du pain pour dîner, et que c’est une bonne baguette chaude, croquante, avec un bon goût de pain, pas un de ces pâtons surgelés avec la moitié de la croûte qui part en miettes dès qu’elle voit un couteau… Tu es content ?
— Certes, mais euh… Quel rapport avec euh…
— Alors tu te plantes. Pour ton dîner, tu auras du bon pain, tant mieux pour toi. Mais ce qui compte, c’est d’avoir la bonne boulangerie à côté de chez toi.
— Voudriez-vous par hasard, au moyen d’une subtile métaphore, nous indiquer que le boulanger est plus important que le pain ? Et par là même, que l’auteur est plus important que le roman ?
— Ben voilà, ça finit par rentrer dans la caboche, on dirait.
— Dois-je comprendre que vous encouragez le laxisme, que vous restez dans l’attente d’un hypothétique chef-d’œuvre, sans vous consacrer pleinement à votre tâche présente ?
— Répète un peu pour voir ? C’est mon poing dans la cheutron que tu veux ? Si tu écris un roman, tu le fais bien. Basta. Tu te renseignes, tu te relis, tu t’accroches, tu y mets tes tripes. Tu vas jusqu’au bout même si tu dois avancer sur les dents, et tu te fais relire, et tu te corriges. Dix fois, vingt fois. Le temps pour pondre un roman, il se compte en mois au minimum, et plutôt en années en général. Si tu comprends pas ça, t’arriveras jamais à rien, p’tit gars. Mais tout ce trinlinlin, ça fait partie de l’apprentissage, celui pour devenir un bon romancier : on n’apprend jamais rien les mains dans les poches. Seulement si tu te plantes sur ce roman, y’a pas le feu au lac. Il faut savoir tourner la page, tu en feras d’autres et des meilleurs.
— C’est donc un état d’esprit que vous préconisez, une manière d’accepter plus facilement un éventuel échec pour…
— Nan. C’est aussi une façon de travailler : il y a des auteurs qui se tuent à faire du sur-place au-dessus du même roman pendant vingt ans de leur vie. Bon, parfois, ça peut leur réussir, je dis pas. Mais le plus souvent, les débutants qui s’acharnent sur un roman ont tort. Le premier roman est rarement bon, il est souvent taillé de travers, en général, en arrivant au bout, on s’aperçoit qu’on a changé de style et qu’on s’est amélioré. Ou alors, on n’arrive jamais au bout parce qu’on n’en peut plus de cet univers et de ces personnages. Parfois, il vaut mieux carrément le réécrire entièrement. Parfois, il faut laisser tomber et passer à un autre projet. Moi il y a quelques années, j’ai écrit au moins deux romans juste pour m’entraîner, pour apprendre à être bon. Je ne les ai jamais montrés à personne : avant même de les écrire, je savais qu’ils n’auraient pas le niveau. Mais aujourd’hui, quand je suis devant mon écran, ils sont là, dans ma tête, dans ma façon d’écrire, ils m’ont appris et ils m’aident.
— Vous préconisez donc aux débutants d’écrire des romans pour rien ??
— Mais non, tout le monde n’est pas obligé de faire comme moi. Seulement, il faut voir les choses sur un long terme, sur des années et des années, sur une vie entière. Toujours penser à améliorer sa compétence, à ce qu’on doit apprendre, à ce qu’on doit lire, à nos faiblesses à travailler : le truc pour un écrire un bon roman, c’est de devenir un bon romancier. Si t’as compris ça, mon lapin, alors t’as tout compris.

(vous en conviendrez comme moi, ce Beorn est un rustre)

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